Coryphène

Biographie de la Coryphène

 par Christophe Bombard

La Coryphène est un ketch de 17,25m. Il a été commandé en 1955 à Louis Costantini, grand architecte de marine français, dirigeant des chantiers éponymes à la Trinité sur Mer par Alain Bombard, jeune médecin qui venait de traverser l’océan Atlantique d’Est en Ouest, dans le dénuement du naufragé sur un canot pneumatique Zodiac de 4,60 mètres, pour prouver des possibilités de survie, après un naufrage.

« Le laboratoire flottant » (1955-1965)

Dès son retour, le « naufragé volontaire » travaille à un projet de bateau laboratoire d’étude de la physiopathologie des marins, il en définit le cahier des charges :

« Le laboratoire doit être un navire pour permettre les observations en mer (le marin à terre est un convalescent) et suivre les marins sur leurs lieux de travail. Plus précisément un voilier pour disposer du maximum d’autonomie au minimum de frais et ne pas être limité en cours d’expériences qui peuvent être très étendues dans le temps. Petit pour que l’équipage puisse être constitué par les chercheurs eux-mêmes. Rapide et sûr pour suivre et aborder les flottes par tous temps ».

Il en confie, les plans et la construction à Louis Costantini qui se met à l’œuvre immédiatement.

Mais alors que la construction est très engagée, Alain Bombard se rend compte qu’il n’a pas les possibilités d’assurer seul le coût d’une telle réalisation. Le temps de trouver les fonds nécessaires, la construction est interrompue.

Après l’avoir dessiné et mise en chantier, Louis Costantini décède prématurément, le bateau est alors achevé par ses deux fils Gilles et Marc.

La Coryphène a été la grosse unité en construction lors du changement de génération à la tête du Chantier Costantini, elle fut en quelque sorte le passage de « témoin ».

A son lancement, le 15 septembre 1958, le navire scientifique est un magnifique Ketch marconi de 17, 25 mètres et de 19, 5 tonneaux de jauge brute, de construction traditionnelle en bois, fin voilier aux grands élancements et largement toilé.

Il est prévu pour contenir des installations scientifiques et du matériel de recherches, des couchettes « de mise en observation» et un logement permanent.

Le logement du bord est prévu pour un équipage polyvalent de cinq à sept personnes scientifiques, médecins et navigateurs à la fois, pour de longues campagnes hauturières de plusieurs semaines.

Alain Bombard, baptise le bateau « la Coryphène » un clin d’œil de remerciement aux dorades coryphène qui l’ont accompagné pendant toute sa traversée de l’Atlantique et qui ont constitué l’essentiel de sa nourriture.

Pendant presque six ans de 1958 à début 1963, le « laboratoire flottant » entreprend un programme intensif de recherches. Le laboratoire a pour vocation d’étudier d’abord la physiopathologie des marins en mer, c’est-à-dire le bouleversement physiologique dont sont fréquemment victimes les marins et cette affection peu ou pas expliquée, le mal de mer. La biologie marine et l’océanographie traditionnelle sont aussi au programme de recherches.

Avec la Coryphène, Alain Bombard mène, en collaboration avec de grands instituts scientifiques, de nombreuses campagnes d’étude de 1958 à 1963, essentiellement en Atlantique et en Méditerranée.

Mais hélas, si l’entreprise est d’importance, les financements sont difficiles à trouver, le caractère désintéressé de ces travaux (aucun brevet n’est prévisible) ne mobilise pas véritablement les industriels.

Faute d’argent, Alain Bombard doit se résoudre à interrompre ses travaux et à vendre la Coryphène.

  • Un yacht « classique » (1965-2016)

En avril 1965, elle est rachetée lors d’enchères publiques à Villefranche sur Mer par Monsieur Antonio Leréno, banquier franco-portugais et ami d’Alain Bombard.

La Coryphène change alors fondamentalement de destination.

1965-1973, la Coryphène dAntonio Leréno

A l’été 1965, le bateau est convoyé au Portugal, pour d’un « bateau de travail » en faire un luxueux yacht de plaisance par un « refit » complet, seule l’admirable coque de Louis Costantini, ne fera l’objet d’aucune modification, ni en structure, ni en dessin. La conception de cette transformation est confiée aux architectes du chantier Corsier, près de Genève en Suisse.

1974-1983, la Coryphène du Docteur Gérard Muller.

Un jeune médecin urgentiste avait prédestiné à sa création, un autre jeune médecin urgentiste, la soigne pendant une décennie.

Gérard Muller navigue et entretient la Coryphène avec une passion jalouse. Il navigue pendant dix ans dans tout le bassin méditerranéen au départ de Nice.

1983-1992 La Coryphène a ses ports d’attaches sur la côte méditerranéenne française.

Le chanteur Pierre Vassiliu a été copropriétaire de la Coryphène à la fin des années 1980

En 1992/2013, la Coryphène de Bernard Devos, en Espagne.

Sous pavillon belge puis espagnol, la Coryphène a ses postes d’amarrage dans différents ports du le sud de l’Espagne sur la Côte Atlantique (Cadix, Chipiona, Barbatte).

2013-2015: La Coryphène de Pascal Lageirse

En 2013, Pascal Lageirse achète la Coryphène qui repasse ainsi sous pavillon belge.

Mai 2015 : retrouvailles de la Coryphène et de la famille d’Alain Bombard.

En mai 2015, Christophe Bombard, un des enfants d’Alain Bombard, se porte acquéreur de la moitié de la propriété du bateau qu’il a connu dès l’âge de cinq ans.

Le bateau est rapatrié en France, en mai 2016, son port d’attache est à Hyères dans le Var.

  • La Continuité

En près de soixante-ans d’existence, par la volonté de quelques-uns, la Coryphène est restée un magnifique yacht classique

Elle a, par la volonté de ses propriétaires successifs, beaucoup navigué, essentiellement en Méditerranée occidentale.

Elle a connu quatre refit complets, et se trouve aujourd’hui dans un état remarquable :

1965 aux chantiers Fonséca au Portugal (Antonio Leréno)

1997 aux chantiers de Barbatte près de Cadix en Espagne. (la Coryphène vient d’être choisie pour représenter la Belgique à l’Exposition Universelle de Lisbonne, des travaux importants de remise en état (pont, coque, gréement, voiles, moteur) sont entrepris.

2005/2006, réfection totale aux chantiers Standfast à Bresken en Hollande.

le bateau est acheminé par la route pour faire effectuer des travaux importants de remise en état et de modernisation des organes de navigation : un nouveau moteur diesel de 145 cv, remplacement de la centrale électrique, modernisation générale des circuits (électriques, hydraulique, de fuel…), nouveau gréement : mâts et gréement dormant, jeux de voiles neuf complet, installation d’un propulseur d’étrave, et d’une citerne à eaux noires …, le montant des travaux a avoisiné la somme de 300 k€.

2013/2014 à Tanger au Maroc et à Valence en Espagne (Pascal Lageirse).

Le bateau, qui a été mal entretenu six ans durant par le précédent propriétaire espagnol, nécessite des travaux conséquents de remise en état. Le gréement est remis à neuf (le grand mat est changé), les voiles sont toutes remplacées, rénovation des organes mécaniques (moteur, propulseur d’étrave), remplacement des systèmes d’alimentation du moteur, de son hélice, des conduites de décharge, assainissement des fonds, rééquilibrage du bateau.

  • Une vie mouvementée

La Coryphène n’a pas toujours navigué sur un « océan de tranquillité », elle a connu des avatars, des moments de gloire ou de perdition.

1974, la Coryphène revendiquée au patrimoine de la France.

En 1973, son propriétaire, Antonio Lereno décède brutalement. En mars de l’année suivante, c’est la révolution des œillets au Portugal. Le bateau franco-portugais est confisqué par les nouvelles autorités dans le port de Lisbonne.

Maître Germaine Sénéchal avocate renommée du barreau de Paris, veuve d’Antonio Leréno et propriétaire de la Coryphène, appuyée par Alain Bombard, sollicite le Colonel Marceau Crespin, ancien délégué à la préparation Olympique, ancien Secrétaire général du haut comité des sports, ancien Directeur du ministère de la jeunesse et des sports. Très influent en France auprès des instances dirigeantes, il obtient l’autorisation d’envoyer un véritable équipage de « prise » qui renouvelle, dans une certaine mesure l’opération  des frégates de Cherbourg, en prenant possession clandestinement du voilier et en le convoyant au nez et à la barbe des autorités portugaises jusqu’au port d’Antibes.

Cette initiative, même officieuse, a fait courir des risques conséquents aux autorités françaises. La volonté ainsi exprimée de la rapatrier en France, prouve de façon éclatante que, déjà à l’époque, la Coryphène avait été jugée digne d’être protégée et conservée dans le patrimoine culturel national.

Juin 1992 : Naufrage à Juan les Pins et renflouage

La Coryphène n’a plus, alors, de poste fixe à quai, elle est au mouillage dans l’aire du port de Juan les Pins à l’abri de la jetée. Laissée sans surveillance à l’ancre, alors qu’un fort coup de vent est annoncé, le mouillage rompt et le bateau s’échoue sur le sable, juste à proximité des enrochements. L’intervention rapide et énergique de Gérard Muller, informé très vite par ses connaissances locales, permet le renflouage et le sauvetage du navire. Il n’a plus de droit sur la Coryphène depuis près de dix ans, mais devant l’impéritie et l’inconséquence du propriétaire, il prend les initiatives qui s’imposent : « j’ai fait un appel sur FR3 pour qu’on vienne à l’aide et qu’on la sorte de l’eau. Le proprio n’avait aucunement l’intention ni les moyens de la sauver […] Le mec qui l’avait foutu dans les rochers restait, bras ballants, incapable de faire ni de décider quoique ce soit… », écrit-il.

Mai/ septembre 1998 : La Coryphène navire dintérêt national à l’exposition universelle de Lisbonne.

La Coryphène est en Espagne depuis le début des années 90. En 1998, elle bat pavillon belge, son port d’attache est Barbatte à côté de Cadix, sur la côte Atlantique. Sa nationalité belge, la conduit à faire l’objet d’une exhibition au pavillon de la Belgique lors de l’exposition universelle de Lisbonne qui s’est tenue du 22 mai au 30 septembre 1998. En effet l’Expo ’98 ou l’Exposition internationale 1998 a pour thème : « les océans, un patrimoine pour le futur ». La Coryphène, à son origine navire scientifique, a été jugée par la Belgique, digne de la représenter à ce titre.

Pratiquement tous les pays participants (135) s’efforcent d’illustrer le mieux possible le thème central. La Belgique, dont le pavillon de 970 m 2, est présenté comme «la maison commune belge», sans entrée ni sortie… Outre un important contenu culturel, il se focalisera sur la recherche appliquée en matière d’océanographie, hydrogéologie et qualité de l’eau. Le 22 juin, on verra sur place les navires de guerre «Belgique» et «Wesdiep» et les voiliers «La Coryphène» et «Star Clipper».

Journal belge « Le Soir » du 16 mai 1998 (extrait)

  • Conclusion :

La Coryphène est un voilier classique d’exception. Son architecture, ses bois exotiques, ses bronzes, ses vernis en font une véritable œuvre d’art. Son histoire est épique : des heures de l’océanologie pionnière jusqu’à celles de la plaisance, elle a dû louvoyer dans des parages périlleux, entre les faillites et les dépressions personnelles, les trahisons et les passions. Elle a connu des fortunes de mer peu ordinaires, le naufrage et la révolution, à chaque fois sauvée in-extrémis, par des corsaires de fortune et des gestes admirables de désintéressement.

Alain Bombard avait commencé à écrire ses mémoires, il leur avait choisi un titre, «Marées et Contrevents », il a placé son livre « Naufragé volontaire » sous la devise « Fluctuat nec mergitur.

C’est à la Coryphène qu’inconsciemment, il s’adressait.

La Coryphène, repères chronologiques

1954 : (Alain Bombard)

1955 : Conception et dessin (Louis Costantini, Alain Bombard)

1956/1958 : Construction aux chantiers Costantini à la Trinité sur Mer (Louis, Gilles et Marc Costantini)

15/09/1958 : Lancement à Saint Philibert (la Trinité sur Mer)

1958/1962 : Campagnes de recherches scientifiques en Atlantique, Mer d’Irlande, Mer du Nord, Manche et Méditerranée. ((Alain Bombard)

1963/1965 : Deux remises en état à Villefranche sur Mer aux chantiers Voisins. En 63 (après 4 ans de navigations intensives et en 65 pour la vente. (Alain Bombard)

1965 : Avril achat par Antonio Lereno et convoyage à Lisbonne

1965/1967 : Travaux de transformations profonds aux chantiers Henrique Fonseca proches de Lisbonne sur des plans d’architectes suisses du chantier Corsier près de Genève. La Coryphène devient un luxueux Yacht Classique. (Antonio Leréno)

1967/1973 : Navigations de plaisance en Atlantique (sur les côtes portugaises et espagnoles et en Méditerranée. (Antonio Leréno)

1974 : Confiscation par le nouveau régime Portugais (après la révolution des œillets), « exfiltration » clandestine en France au fort Carré dAntibes. (Germaine Sénéchal)

1974 : Achat par Gérard Muller

1974/1983 : Navigations en Méditerranée (Gérard Muller).

1983 : Vente par Gérard Muller.

1983/1992 : Navigation en Méditerranée (plusieurs propriétaires successifs dont le chanteur Pierre Vassiliu).

Juin 1992 : Naufrage à Juin les Pins, sauvetage-renflouage sous l’action énergique de Gérard Muller.

1992/2001 : Espagne. Port d’attache Chipiona, à Cadix (propriétaire De Vos, hôtel Cruz del Mare)

1997 : Travaux importants de remise en état pour l’exposition universelle de Lisbonne

1998 : (mai/septembre) : Exhibition au pavillon de la Belgique de l’exposition universelle de Lisbonne dont le thème général est thème : « les océans, un patrimoine pour le futur » (équipée de voiles aux couleurs belges).

1999 : Changement des mâts.

2001/2013 : Port d’Attache Barbatte en Espagne.

2003/2004 : Barbatte, sous pavillon espagnol.

2004/2013 : Propriétaire Belge résidant en Espagne (pavillon Belge, puis espagnol)

2005/2006 : Remise en état complète et équipements modernes en Hollande (acheminée par la route aux chantiers Standfast à Bresken aux Pays-Bas). Pavillon belge (skipper Johan Writtevrongel).

2013 : Achat par Pascal Lageirse. Pavillon belge. Travaux de remise en état à Tanger et à Valence nouveau port d’attache.

2015 : Christophe Bombard acquière la moitié de la propriété (copropriété Lageirse/Bombard).

2016 : retour en France port d’attache à Hyères dans le Var.

Les Propriétaires de la Coryphène

  • 1958/ 1965 Alain Bombard

  • 1965/1973 Antonio Lereno

  • 1973/1974 Germaine Sénéchal

  • 1974/1983 Gérard Muller

  • Années 80 Pierre Vassiliu (notamment)

  • 1992/1993 Jacques Bardos

  • 1994/1995 Joël Bader

  • 1995/2013 Bernard Devos

  • 2013/2015 Pascal Lageirse

  • 2015 Pascal Lageirse/ Christophe Bombard

La Coryphène est sur Facebook a l’adresse: http://www.facebook.com/SEISMES#!/pages/LA-CORYPHENE/27031513635436

2 thoughts on “Coryphène

  1. J’ai toujours connu la Coryphène.
    J’étais présent lors de son lancement le 15 septembre 1958, j’avais cinq ans.
    Depuis, ce magnifique bateau m’a habité, sans relâche. Je l’avais définitivement quittée en août 1968.
    Je l’ai retrouvée et eu la chance de la racheter en 2015, et depuis c’est une grande joie pour toute la famille.

  2. Christophe bonjour,
    Nous nous sommes connus aux Embiez dans les années 1970-80, nous avons bq naviqué ensemble durant les vacances.
    Ce WE je suis passé à Hyères et je me suis évidemment arrêté devant la Coryphène ; ton Père nous a souvent parlé de ce bateau à l’époque…
    Amitiés
    Yves Pommier

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